La genèse cachée de la crise anglophone
Convaincus de la non-viabilité économique du territoire, le gouvernement britannique conclut entre 1959 et 1960 qu’une indépendance séparée pour le Cameroun méridional mènerait nécessairement à l’instabilité politique et économique de la région. À cette époque, le statut de small territory au sein du Commonwealth n’avait pas été accepté par peur d’infiltrations communistes en Afrique. De plus, pour Londres, les relations avec le Nigeria et la France étaient centrales et l’hypothèse d’un micro-État du Cameroun méridional semblait à la fois irréaliste et dangereuse car il leur aurait déplu (Torrent, 2011).
John Ngu Foncha et le Kamerun National Democratic Party (KNDP) s’étaient prononcés publiquement en faveur d’une réunification qui rassemblerait un peuple camerounais séparé par le brutal partage territorial opéré par les puissances européennes. Mais, au tournant de l’année 1961, le Premier ministre régional espérait toujours qu’une indépendance séparée, ne serait-ce que temporaire, accorderait au Cameroun méridional une position plus favorable dans les négociations avec la République du Cameroun, pleinement souveraine, en vue de la réunification. Criante dans le plébiscite de 1961 est donc l’absence d’une troisième possibilité, celle d’une indépendance pleine et entière pour le Cameroun méridional, rejetée par les Nations unies comme par le Royaume-Uni, avec le soutien de la France.
Les tensions au sein de la majorité gouvernementale sur la question d’une indépendance séparée et sur les modalités de la réunification, couplées aux tensions entre gouvernement et opposition, contribuèrent largement à exacerber les arguments présentés dans les semaines qui précédèrent les référendums. La campagne électorale orchestrée par les partis politiques camerounais s’appuya alors fortement sur l’évocation de peurs liées à la République du Cameroun et à la Fédération nigériane.
Le dépouillement des bulletins de vote dans les territoires britanniques fut loin de mettre un terme aux incertitudes et craintes liées à la réunification, ainsi qu’en témoigne la lecture du Cameroons Champion de l’époque. Tout d’abord, la violence en République du Cameroun demeura un des principaux sujets de reportage. Nerius Mbile, membre du CPNC et opposé à la réunification, accusa Foncha, dans le Cameroons Champion du 25 février, d’avoir livré ses compatriotes « aux mains de meurtriers et d’assassins, dont les mains dégoulinent encore du sang de milliers de leurs propres concitoyens qu’ils ont massacrés ».
![]() |
Les plébiscites organisés par les Nations Unies Marcel Merle Annuaire Français de Droit International Année 1961 |
Par ailleurs, certains hommes politiques laissaient entendre que les vœux de chaque circonscription seraient pris en compte dans l’élaboration des nouvelles frontières du Cameroun. Dès le 12 février, l’administration britannique rappelait qu’elle assurerait le maintien de l’ordre avec fermeté, dans un climat passionné qu’elle tentait alors de maîtriser. Le 18 février, le conclave des Bakweri à Membea se réunit et prit, à l’unanimité, la décision de s’unir avec le Nigeria, conformément à leur vote, et d’engager un dialogue avec les Nations unies afin d’obtenir gain de cause. Il ne s’agit pas d’un événement isolé. Dans de nombreuses localités, dont Modelle, Aghem, Esimbi et Wum, des pétitions émanant des autorités locales, de groupes de femmes ou d’individus isolés, furent envoyées aux Nations unies et au gouvernement britannique, accusant les partis politiques d’intimidation et de manipulation de l’information. À Bamenda, la branche locale du CPNC rapporta que dans la région de Ndop et dans « le village du Premier ministre, Bafreng, dans la région de Bafut, les officiers chargés du référendum ont été attaqués et chassés. Les brochures officielles et les prospectus détaillant les deux alternatives ont été détruits afin d’empêcher le public de connaître les implications des deux alternatives ». Dans d’autres localités, l’honnêteté des autorités locales elle-même, fut mise en cause. Les pétitions qui contestaient la réunification étaient loin de toutes appeler à une union avec le Nigeria ; plusieurs mettaient en valeur les spécificités du Cameroun méridional. Mais, dans leur grande majorité, leurs auteurs soulignèrent leur préférence pour les traditions britanniques de réforme, de transferts des pouvoirs négociés et de garanties des libertés, face à un assimilationnisme français, pourtant plus théorique que réel, nourri de pratiques révolutionnaires et sanguinaires. De nombreuses pétitions furent coordonnées par les élites locales, chefs inclus, mais elles n’en sont pas moins représentatives de l’appréhension d’un nombre important de Camerounais méridionaux à l’approche de la réunification (Torrent, 2011).
Il apparut rapidement que les pétitions étaient vaines. En revanche, au cours de l’été 1961, au Cameroun méridional, il fut vite clair que l’incertitude des décisions politiques le concernant marginalisait les Britanniques et favorisait la souveraineté de la République du Cameroun en confortant une présence française forte, au-delà de l’indépendance formelle de 1960. Les conférences de Foumban en juillet et Yaoundé en août confirmèrent que le Cameroun oriental dominerait politiquement, économiquement, culturellement et linguistiquement la République Fédérale du Cameroun qui naîtrait au 1er octobre 1961 (Ngoh, 2000). À la mi-août 1961, les rapports que l’anthropologue britannique Edwin Ardener, alors en poste au Cameroun méridional, publia dans West Africa, faisaient état d’une double peur des Camerounais méridionaux : face aux activités de l’UPC qui redoublaient à l’approche de la réunification et face à l’extension des pratiques héritées de la période française car les populations craignaient avant tout la propension des gendarmes camerounais à « tirer d’abord et poser les questions après » (Ardener, 1961).
Sources : Les deuils de l’indépendance : le Cameroun face à sa réunification (1959-1962)
Mélanie Torrent
Commentaires
Enregistrer un commentaire